Piégé dans un réduit trop petit ou enfermé dans une prison immense ? Question insolite, obsédante, tout au long du spectacle Genre Oblique, chorégraphié et mis en scène pour six personnages par Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna. Sur le plateau, une muraille de château féodal en carton-pâte cerne l'espace. Une femme hagarde en combinaison chair la suit du bout des doigts comme si elle la découvrait encore et encore. Dessiner son périmètre de survie pour se rassurer sur ses limites mentales, quel sport !
Cet exercice anxiogène est le motif central de Genre Oblique qui assume jusqu'au bout son enfermement scénographique. Il est répété, ornementé, enguirlandé, gémi, hululé sur tous les tons par les personnages jusqu'à donnerle tournis.
Le spectacle est inspiré par la figure de Jeanne la Folle (1479-1555), infante d'Espagne passionnément amoureuse de son mari Philippe le Beau et sensuelle en diable. Sa vitalité autant que son intelligence dérangent : elle se fera enfermer par son père, puis son fils. La particularité de sa prison : être beaucoup trop grande (un château).
Grosse tâche
Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna profitent de cette histoire pour relancer leur thème fétiche de la norme et de la marginalité, du choix sauvage d'être soi-même dans une société qui vous serre la vis. Elles ont écrit un texte comme une bouffée délirante, malade, troué d'angoisse et de désir. Aimer, être aimé, prendre du poids, avoir des amis, reconnaître les autres... le coût de la vie est hors de prix.
Rien ne dépasse ou tout déborde ? Propre sur soi ou grosse tâche ? D'un extrême à l'autre, pas de demi-mesure. Face aux corps raides et couverts jusqu'aux pieds des gens raisonnables se dressent ceux quasi nus des acrobates en train de se tordre et de faire les pieds au mur.
Lorsque les personnages échangent leurs costumes, les maillons faibles ne sont pas toujours ceux qui sont apparemment les plus démunis.
La peau reste l'un des plus palpitants éclats visuels de cette parade macabre assumée jusqu'à la rigidité, la cruauté. Elle est le marqueur de la liberté, une liberté chère payée par la folie et le rejet, entre autres, mais synonyme de sensualité, de douceur, de beauté. Quand il serait si simple d'être comme tout le monde, les héros de Genre Oblique offrent le flanc pour se faire battre.
Comme dans Rosaura (2004), somptueux pas de deux féminin à couteaux tirés, Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna filent la chair de poule. Entre marche funèbre et mise à mort, trompette et roulements de tambour (Jean-Pierre Drouet live et Geoffroy Tamisier), la geôle de Genre Oblique enferme chacun dans une vie sous surveillance.
Genre oblique, de Brigitte Seth et Roser Montlló Guberna. Jusqu'au 17 avril. Lejeudi, à 19 h 30 ; les vendredi et samedi, à 20 h 30 ; le dimanche, à 17 heures. Espace 1789, 2-4, rue Alexandre-Bachelet, Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Tél. : 01-40-11-50-23. De 5€ à 13 €.
Et aussi, "Récitatifs toxiques". Du 20 mai au 6 juin. Les jeudi et vendredi, à 20 heures ; le samedi, à 19 heures ; ledimanche, à 16 heures. TGP, 59, bd Jules-Guesde, Saint-Denis(Seine-Saint-Denis). Tél. : 01-48-13-70-10. De 6 € à 20 €.