Récitatifs toxiques

Récitatifs Toxiques 2

L’Humanité
Samedi 13 janvier 2007

La danse témoigne à la barre

Roser Montllo Guberna et Brigitte Seth présentent Récitatifs toxiques, une manière de concert théâtre dansé, aux Abbesses. Ces deux chorégraphes, de morphologie opposée (l’une mince, l’autre pas) sont inséparables. Elles achèvent là un triptyque (consacré à Max Aub – 1903-1972) et au compositeur Heinrich I. F. von Biber (1644-1704), entamé avec Epilogos, confessions sans importance (2004) et Je te tue, tu me tues, le premier de nous tous qui rira… L’argument de la danse, qui n’est ici jamais vraiment muette, ce sont les Crimes exemplaires, recueil de textes féroces imaginés par l’écrivain. Cet auteur allemand, né en France, contraint à l’exil en Espagne durant la Première Guerre mondiale, jusqu’à la guerre civile, est devenu l’un des piliers du surréalisme ibérique. Proche de Picasso, à qui il suggère de peindre Guernica pour l’exposition internationale de Paris en 1937, coscénariste avec André Malraux du film l’Espoir, Max Aub, devenu représentant culturel de la République espagnole à Paris, sera interné dans un camp français en Ariège puis déporté à Alger. Réfugié au Mexique après son évasion, il y écrit la majeure partie de son œuvre.

Après les mot, les mouvements

Crimes exemplaires est une série de confessions assassines. La pulsion de meurtre y est décrite à travers des situations souvent banales. Elle s’empare de petits-bourgeois très ordinaires. Ces derniers, passés aux aveux, décrivent sans sourciller les raisons qui les ont poussés à tuer leur prochain. Un tel a trucidé untel parce qu’il lui a souri, parce qu’il avait des boutons, parce qu’il a refusé de discuter, parce qu’il ne croit pas en Dieu…
La scénographe Claudine Brahem a imaginé une sorte de prétoire avec bancs pour les accusés, la partie civile, le juge, les jurés. Une barre, postée à l’avant-scène, est censée séparer, nous, le public, du lieu du procès. Nous sommes donc au tribunal. A cour et à jardin, les cinq musiciens de l’Ensemble Quam Dilecta, font chorus. Jean-Pierre Drouet (percussionniste) vient « déposer » à la barre , sous forme de gestes censés lancer les premières notes d’une partition baroque, « désaccordée » à dessein. Puis l’une des danseuses y fait la relation de ce qui a dicté son geste. Elle sera suivie d’une autre et ainsi de suite. Ils sont trois (les deux chorégraphes assortis de Jean-Baptiste Veyret-Logerias) à endosser le rôle de l’assassin. Après les mots, dits d’une voix morne ou offusquée, vient le temps du mouvement. Ils accusent le coup. Le corps parle davantage que la parole. Il trahit l’état des nerfs, simule le repentir : l’une des danseuses se prend la tête à deux mains ; un homme se recroqueville sur la barre comme s’il avait été roué de coups ; deux femmes font l’autruche, la tête en bas tandis que leurs doigts de pieds se tordent. L’un essaie de chasser d’un revers de main la mémoire de son crime.
Pas de grand procès bien sûr sans suspension de séance. Et c’est bien ce qui sauve la pièce et lui donne tout son sel, que ce changement de registre à point nommé sur scène.

Des impulsions incontrôlées

La représentation en somme serait donc elle-même soumise à des impulsions incontrôlées. De retour à l’audience, quelqu’un fait tomber la barre. Exit la justice. Exit aussi la barre classique. C’est alors que, sous les accents guerriers des percussions, des silhouettes sombres, insidieuses et fatales, - on songe au corps tubulaire de Martha Graham dans Lamentation (1930) – se glissent dans les allée du prétoire. On apprécie Récitatifs toxiques qui, sous une forme dûment maîtrisée, invente un univers bizarre à base d’humour noir simple qui tend à simplifier le pire, lequel est toujours certain.

Muriel Steinmetz