L’Humanité
Lundi 29 mars 2004
Danse. Au théâtre de la Cité internationale, deux interprètes, Brigitte Seth et la chorégraphe Roser Montllo-Guberna, présentent Rosaura.
Brigitte Seth et Roser Montllo-Guberna mettent en scène Rosaura, un pas de deux d’inspiration baroque qui doit beaucoup à la lecture de Calderon. L’une vient du théâtre, l’autre de la danse. A quatre pieds, ces deux jeunes femmes explorent, mine de rien, la chorégraphie dans ses travers actuels. Elles utilisent aussi leur physique contraire pour danser la pesanteur des liens familiaux entre sœurs. L’illusion est brisée à trois reprises avant qu’on y entre à nouveau par trois. Le jeu s’approfondit au sein de ses redites mêmes. Au début, le public patiente un bon moment avant que les deux figures s’animent un peu. L’une (Brigitte Seth) est assise toute habillée sur une chaise. Ses yeux grands ouverts fixent la salle sans ciller. Roser Montllo-Guberna est à terre, rousse et nue avec une natte dans le dos. Le drap blanc qui l’enrobe, laisse entrevoir quelques jolis fragments d’anatomie. Dos au public, elle enfouit son visage dans le giron de sa frangine. Elle semble dormir.
Sur les planches voisinent un électrophone et un lustre. Nul ne sait s’il vient de s’écraser au sol. Puis la fragile jeune femme rousse tente, tant bien que mal, de se dégager de l’étau de chair que constituent les mains d’Angustia (Brigitte Seth). Celle-ci, vêtue de pied en cape d’une robe tubulaire brun chocolat, semble aussi massive qu’un arbre, arrimée au sol par de puissantes racines, dont l’autre s’efforce de s’extraire. C’est que, pour la première, la famille c’est sacré. Rosaura, elle, ne pense qu’à fuir. Elle a le pied léger. Ne pourrait-elle pas être la figure idéale de la danse ? Les gestes sont simples, réduits à l’essentiel de ce qu’ils sont censés traduire : Rosaura se défend contre la tentative d’annexion d’une main posée sur sa tête. Elle roule à terre, prend du champ mais s’empêtre dans le grand drap blanc. Il n’y a rien de vraiment dansé hormis son désir sauvage de tourner le dos au berceau familial. Ses jambes, sorties nues du linge immaculé – son corps cloué sur place -, font une croix en l’air, renvoyant peut-être, allusivement, à la Passion du Christ. Rosaura ne s’est donc pas encore libérée de la prégnance de l’autorité. Elle se débat dans son drap tel un tutu mal ajusté.
Soudain, les interprètes quittent leur rôle, discutent lumière et trajectoire sur le plateau. Ne s’agit-il pas là, en quelque sorte, d’aérer une représentation de l’irresponsable ? Le mouvement reprend, à partir des mêmes figures, selon des variations propices à une lecture contradictoire. La seconde tentative d’émancipation tourne court. La sœur écrasante semble littéralement avaler sa cadette, tapie sous sa robe. N’est-ce pas un accouchement à rebours ? Maintenant, les voici qui évoluent à deux dans la même robe ? Sœurs siamoises ? La plus jeune impulse son rythme au tout organique qu’elles forment. L’autre, à son contact, acquiert une légèreté neuve. On croirait voir vivre un être mythologique, tiraillé entre des énergies contraires, sorte d’héroïne excessive, sans rien d’un monstre de foire, tant la mise en scène a du jus, de la poésie. Dernière pause dans l’illusion théâtrale. Le corps de Rosaura parvient enfin à prendre toute sa place, à exister de manière autonome, au fil de cette ultime tentative. La voici loin d’une dans qui ausculte l’anatomie au détriment du geste. Ne signifie-t-elle pas ainsi le manque d’espace imparti à l’art de la danse en perte de vitesse, réduite à la contemplation de son nombril ? Durant ce dernier tour de piste, Roser Montllo-Guberna hisse jusqu’au symbole son personnage d’artiste prise dans les rets d’une tradition trop, ou mal, digérée. Elle respire, traverse la scène par petits bonds comme un pur-sang ivre de liberté.
Muriel Steinmetz