L'Entrevue

L'Entevue 2

L’entrevue comme paso doble
Par Gérard Mayen

Un duo burlesque traversé par l’inquiétante conscience de mémoires invitées

Un paso doble est une emphase du corps et du cœur. Il emporte et submerge jusqu’au bord des lèvres, dans la langueur d’une pavane qu’on ne saurait prendre au sérieux tout à fait. Sa houle menace de flancher sur les chevilles de l’esprit. Un paso doble tangue sur la frange du manifeste et du dérisoire.
On entend beaucoup de paso doble dans L’entrevue, et cela n’est pas dû qu’aux origines espagnoles de Roser Montllo Guberna, l’un des deux membres du duo qui compose ce spectacle au coté de Brigitte Seth (avec leurs « invités »). Elles effectuent leur entrée en scène selon deux diagonales parfaitement tracées. Mais l’une se casse la figure au milieu du plateau ; l’autre ratant la marche au moment même de s’y hisser.
Et c’est une visite au pays du burlesque, de ces deux personnages tirés à quatre épingles dans des tenues de tissu écossais, réminiscence du stade collégienne attardée, qui n’avantage rien des exagérations ou lacunes de leurs morphologies ; anguleuses ici, potelée là. Avec rouge à lèvre ; coiffures pétantes.

 

« Alors ? Quoi de neuf ?
- Quoi ?
- Qu’est-ce que vous faites ?
- Dans la vie ?
- Oui ? »

Ainsi de suite. Leur dialogue de commédiennes divague doucement dans le flottement des questions molles du quotidien. Tandis que leurs corps de danseuses se gauchissent dans le décalé, se mécanisent dans des tantatives absurdes, se désaccordent dans l’incommode. Royaume des lapsus, territoires des gestes manqués. Déhanchés du non sens. Chutes des incohérences.
On rit de très bon cœur à cette mécanique d’une absurde joliment réglé au féminin. On rit d’autant qu’il faut alors conjurer les sourdes frayeurs qui sont à l’œuvre à l’arrière plan de l’humour. Le burlesque s’engrosse de monstruosité, lorsque la voix intérieure de l’une, se dédouble sous ses propres jupes, où s’est lovée l’autre par on ne sait quelle faille… Et la fantaisie s’inquiète de l’irritante obstination d’un « invité » à chantonner une Carmen au masculin de sa présence-absence.
Trop belle peut-être, au regard des dérisions ambiantes, la remontée en fond de scène de la danseuse invitée Corinne Barbara. Trop belle sans doue, la saillie de diva de la chanteuse invitée Olga Pitrach.
Ainsi L’entrevue renouvelle-t-il la combinaison du glacial et du chaud, du beau et du disgracieux, de l’apparence et du sous-jacent. Ici nait un burlesque moderne : où l’embarra du corps contrarie l’allant de la dans, dans un effritement savant du sens, quand la mémoire frappe, de toutes ses peurs.

Publié dans le magazine Mouvement